L’entrepreneuriat social au féminin : paroles de Marisol Najarro, Directrice de ForestFinance au Pérou

L’agroforesterie ? La société française Forestera en a fait une solution pour l’avenir. Elle veut produire du cacao équitable au Pérou, en transformant des terres endommagées en espaces forestiers durables. Lenny Martinez a rencontré Marisol Najarro, Responsable au Pérou des plantations de cacao de ForestFinance. Elle évoque son rôle de Directrice dans une équipe principalement masculine, le contexte social local et les projets sociaux à venir.


Marisol, tu as rejoint ForestFinance peu après ton arrivée en Allemagne après avoir étudié au Pérou la comptabilité et la gestion, comment t’es-tu formée à la culture du cacao ?
J’ai eu la chance de rencontrer des ingénieurs agronomes au Pérou avec qui nous travaillons depuis le début du projet et je me suis formée à leurs côtés sur le terrain en complément de formations continues. Nous avons créé au Pérou une équipe avec des profils complémentaires pour un bon contrôle de la filière, de la semence des arbres à la commercialisation des fèves de cacao.

Quelles ont été les raisons qui ont motivé le lancement d’un nouveau projet agroforestier au Pérou il y a cinq ans?
Le cacao péruvien a remporté de nombreux prix pour la qualité aromatique et les saveurs de ses fèves. Il dispose depuis déjà plusieurs années d’un prestige international. Le Pérou présente des sols et des conditions climatiques adaptés à la culture du cacao. Et si à ces facteurs nous ajoutons le fait qu’une employée de confiance de ForestFinance est péruvienne…alors peu de doute pour lancer l’aventure ! En tant que péruvienne, je connais les mentalités de la population, ce qui m’aide beaucoup au quotidien.

Pourquoi avoir choisi la région de San Martin?
La région de San Martin possède de très bons sols et un climat adapté pour la culture de cacao qui se pratique depuis de très nombreuses années. Il y a beaucoup de connaissances sur la gestion technique des plantations de cacao. Par le passé San Martin était une région aussi très marquée par la culture de la coca. Différents programmes nationaux avec un soutien international ont permis la substitution de la coca par le café ou le cacao. Ces efforts ont débuté il y a près de 20 ans et nous en récoltons les fruits aujourd’hui. San Martin est une importante zone cacaoyère. Cette évolution a été difficile, les agriculteurs voyaient au début avec suspicion la culture du cacao du fait de la grande rentabilité de la culture du coca. Ils se sont familiarisés à présent avec le cacao qui leur apporte de la tranquillité et de la sécurité pour leurs familles.

Comment est structurée ta journée dans les plantations ?
Lorsque je suis sur la Finca (Marisol vit entre le Pérou et Bonn en Allemagne), je supervise la plantation avec notre ingénieur agronome pour m’assurer que les objectifs définis ensemble ont été réalisés. Nous planifions les activités futures et évidemment je dialogue avec le personnel pour connaître leurs besoins et expectatives futures.

Être une directrice d’une équipe principalement masculine…comment cela est-il vécu ?
Le Pérou est un pays qui reste très machiste. Pour beaucoup d’hommes, il est difficile d’accepter qu’une femme soit la Directrice d’une entreprise. Dans le secteur agricole dominé par des hommes, c’est encore plus prononcé. Mon bras droit est une femme péruvienne, et nous avons appris peu à peu à gérer un personnel masculin. Nous avons nécessairement besoin d’un caractère fort et beaucoup de stratégie pour atteindre les objectifs fixés dans la plantation. Il faut parfois diriger l’équipe sans que les salariés s’en rendent compte, et leur montrer clairement les limites. Et surtout fixer des règles de comportement ! Le respect mutuel est la base et je pense que les salariés valorisent beaucoup cela. Ils ont appris à nous respecter et à nous accepter comme leurs leaders. Je pourrais presque dire qu’il y a une certaine admiration. Dans la majorité des entreprises dans le secteur agricole au Pérou, elles sont dirigées par des hommes avec des techniques de management beaucoup plus brusques avec leurs employés. Beaucoup de nos travailleurs font des blagues et disent être heureux d’être dirigés par des femmes.

Comment perçois-tu Forestera?
C’est un grand projet qui ne voit pas simplement la partie profitable pour l’investisseur. L’impact social dans les zones où se développe le projet est tout aussi important. La culture du cacao est une culture de long terme et offre aux salariés un emploi stable pour le futur; de façon à assurer l’éducation de leurs enfants. C’est aussi une grande contribution pour l’environnement, le projet prend forme sur d’anciennes zones d’élevage très abimées. Ces parcelles se transformeront en une plantation composée de cacaoyers et d’essences forestières avec une faune et flore diversifiée.

Marisol Najarro à gauche avec l’association de femmes ayant créé la chocolaterie Choco Warmis, Faustine Auzanneau et Nicolas Métro (de Kinomé, deuxième et troisième à droite) et Augustin Fromageot.

Marisol Najarro à gauche avec l’association de femmes ayant créé la chocolaterie Choco Warmis, Faustine Auzanneau et Nicolas Métro (de Kinomé, deuxième et troisième à droite) et Augustin Fromageot.

Etes-vous avec Mery Ruiz (Assistante exécutive, Responsable logistique et administration), les seules femmes dans la Finca…Comment perçoivent-elles le fait d’être dirigé par des femmes ?
Cinq femmes travaillent dans la Finca. Elles sont ravies d’avoir des Directrices femmes et espèrent que leurs filles pourront étudier et être directrices à leur tour. C’est très agréable de sentir que les gens te voient comme un exemple à suivre. En Europe, l’égalité de genres est beaucoup plus développée qu’en Amérique Latine. Dans beaucoup de pays sud-américains, c’est encore un grand défi d’avoir des femmes leaders !

Remarques-tu une prise de conscience sur les défis environnementaux sur le terrain ?
Malheureusement non, la population n’est pas consciente des dommages provoqués par les feux de forêts ou les contaminations de rivière. Nous avons besoin d’une participation plus active de l’Etat péruvien pour conscientiser la population sur ces thèmes. ForestFinance organise des rencontres informelles avec les employés et les communautés voisines. De cette manière, nous apportons également notre contribution à ce grand défi.

Quelles sont les mesures sociales que souhaiterais-tu développer dans les prochaines semaines/mois ?
J’ai beaucoup de projets en tête ! Je souhaiterais poursuivre les visites médicales de différents spécialistes : nutrition, dentition, hygiène, et médecine généraliste. Des rencontres informelles sur des méthodes de contraception et paternité responsable, l’égalité de droit et les opportunités de travail pour les femmes, la protection des forêts… Et pourquoi pas organiser une bourse pour les enfants les plus pauvres de San Juan de Salado afin qu’ils puissent se rendre à l’école. Je dois aborder ce dernier point avec mes collègues français de Forestera ! 🙂

Beaucoup de travail ces prochains mois pour étoffer à la fois l’équipe, développer les infrastructures et accroître les surfaces de terrains reboisés…nous sommes prêts à relever les défis qui nous attendent!

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Lenny Martinez
Lenny Martinez

Lenny Martinez travaille depuis février 2014 comme Responsable Projet au sein de ForestFinance France. Il est chargé du développement pour le financement de nouveaux projets agroforestiers basés sur la cacaoculture, du networking et du suivi avec les partenaires. Il met également à profit ses compétences rédactionnelles acquises à Sciences Po pour les activités de communication écrite de la société. Passionné par les langues, l’entrepreneuriat social et l’Amérique latine, il fait le relais auprès des équipes au Panama de ForestFinance.