Réflexion de jardinier

A partir de terrains déforestés et dégradés de la région de San Martin, au Pérou, nous plantons des cacaoyers, des bananiers, des arbres divers. Nous créons ainsi un écosystème particulier qui se rapproche d’une forêt, mais qui reste une plantation, avec des personnes qui y travaillent et qui en vivent. Il est donc nécessaire de penser cette plantation, de l’organiser comme un jardin forestier. Et de raisonner en bon jardinier.

Penser l’organisation d’une plantation agroforestière à cacaoyers

Tout d’abord, l’accessibilité. Comment se déplacer dans la plantation, comment s’y retrouver ? Le premier point capital est de tracer des pistes et des sentiers d’accès, et de diviser les grandes surfaces en parcelles plus petites facilement identifiables. La géographie nous donne des « limites » naturelles, cours d’eau, thalwegs, collines, petits bosquets. Les pistes doivent être larges, permettant un accès facile, en tout temps et à tous les recoins du terrain.

Puis, il est nécessaire de protéger les points d’eau et de stabiliser les zones vraiment pentues que la déforestation expose à des risques d’érosion et de glissement sous l’action des pluies, souvent intenses en région tropicale. Nous plantons ainsi des arbres et des palmiers à croissance rapide, dont les racines maintiennent les couches fertiles des sols. Certains arbres supportent mieux les zones détrempées, comme le Capirona (Calycophyllum spruceanum) ou « l’Agare», beau palmier dont les fruits sont vendus à chaque coin de rue dans Tarapoto, grande ville voisine. D’autres résistent bien à la sécheresse, comme l’Erythrine ou le Bolaina (Guazuma crinita). Du fond d’une dépression au sommet d’une colline, les essences plantées changent donc.

Enfin, il est temps de planter les cacaoyers, d’abord à l’ombre de bananier, puis à l’ombre d’arbres forestiers et fruitiers. Nous construisons des pépinières au milieu des parcelles pour ne pas avoir à transporter les plants d’un bout à l’autre de la plantation, et pendant que les jeunes arbres (issus de graines que nous récoltons nous-même) se développent en sac, nous réalisons l’alignement, c’est-à-dire le marquage des emplacements des futurs cacaoyers et bananiers. Ils seront disposés tous les 3 mètres. Une première équipe dotée de cordes et de perches pré-mesurées implantent des piquets et définit les futures rangées d’arbres, une autre creuse les premiers trous. C’est un travail long et difficile sur de grandes étendues sans ombre. Nous plantons d’abord les bananiers et des petits buissons à croissance rapide, qui devront se développer pendant 2 mois pour assurer une ombre bienfaitrice à la croissance des fragiles cacaoyers.

Nous plantons 8 variétés de cacaoyers, aux noms quelque peu barbares (ICS pour Imperial College Selection, TSH pour Trinidad Selection Hybrid, IMC pour Iquitos Mixed Calabacillo…) mais tous réputées pour leur caractère fin ou aromatique. Nous avons sélectionné ces cultivars pour leur bonne adaptabilité à la région et leur compatibilité, essentiel pour garantir une bonne production. De plus, nous travaillons conjointement avec un centre de recherche à Tarapoto, possèdant de très nombreuses variétés de cacao sylvestre, à la ré-intégration de variétés anciennes. Nous suivons un « plan de jardinage » très précis, et chaque rangée a sa variété. De petits panneaux les indiquent pour faciliter le repérage.

Enfin, les arbres d’ombrage ne sont pas non plus plantés au hasard. Certains ont une ombre basse, comme le Guaba (Inga edulis) ou le Huayruro (Ormosia coccinea), d’autre une ombre haute comme le Cedro blanco (plusieurs espèces du genre Cedrela), le Capirona. Bien dispersés parmi les cacaoyers et les bananiers, ces essences permettent de créer des strates et des jeux d’ombre. Certains arbres fruitiers se plaisent aussi beaucoup dans la plantation, comme les avocatiers et les agrumes. Les bordures de chaque parcelle sont plantées d’arbres à croissance rapide et de fruitiers à ombrage fort, comme les manguiers. Ces barrières végétales font office de coupe vent et protègent la plantation.

Une plantation agroforestière à cacaoyers est un jardin, un immense jardin. Plante de couverture, cacaoyer, bananier, arbres fruitiers, essences forestières, nous reconstruisons un écosystème stratifié se rapprochant le plus possible d’une forêt, mais suffisamment structuré pour y travailler dans de bonnes conditions, avec des risques limités et de bons rendements. Ainsi, peu à peu, sur des terrains fortement appauvris, les sols se restructurent lentement et une biodiversité se réinstalle.

Augustin Fromageot

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Lenny Martinez
Lenny Martinez

Lenny Martinez travaille depuis février 2014 comme Responsable Projet au sein de ForestFinance France. Il est chargé du développement pour le financement de nouveaux projets agroforestiers basés sur la cacaoculture, du networking et du suivi avec les partenaires. Il met également à profit ses compétences rédactionnelles acquises à Sciences Po pour les activités de communication écrite de la société. Passionné par les langues, l’entrepreneuriat social et l’Amérique latine, il fait le relais auprès des équipes au Panama de ForestFinance.

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