Quel prix sommes-nous prêts à payer pour préserver la biodiversité ?

Aujourd’hui nous rencontrons Alain Karsenty, économiste au CIRAD (Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement). Spécialiste des questions foncières liées au développement rural et de la gouvernance dans le domaine de la foresterie et des ressources naturelles, Alain Karsenty a rejoint le conseil de surveillance de Forestera, première filiale de Forest Finance France. Il explique les raisons de son engagement dans Forestera et précise la définition et le rôle des paiements des services environnementaux pour soutenir des pratiques agro-écologiques responsables et la biodiversité.

Lenny Martinez : Vos thèmes de recherche privilégiés portent sur l’analyse des politiques publiques concernant les forêts, le foncier et l’environnement dans les pays en développement; et les instruments économiques utilisables pour améliorer la gestion des forêts et réduire la déforestation. Quel est le sens que vous donnez à vos travaux de recherche? Lorsque que vous êtes sur le terrain notamment sur des plantations de cacao, quelles sont les problématiques que vous rencontrez ?

Alain Karsenty : Je travaille en effet sur les instruments économiques pour la gestion de l’environnement. Je suis bien conscient de la complexité des processus de décisions individuels et collectifs, qui dépendent des institutions et des rapports qu’ont les acteurs aux écosystèmes. Les systèmes d’incitation [de préservation de l’environnement] ne sont qu’un des éléments des processus de décision, mais ils constituent une dimension importante de ceux-ci.

Les populations rurales des pays du Sud voient s’ouvrir des possibilités parfois inédites de sortie de la pauvreté, qui se traduisent par une pression accrue sur les ressources naturelles renouvelables. La problématique que nous avons devant nous est celle du « découplage » : comment prendre en compte le droit et le besoin des pays du Sud d’accroître leurs productions agricoles pour leur croissance, tout en conservant le plus possible leurs écosystèmes naturels ? Cela suppose de pouvoir combiner investissement soutenu dans, notamment, l’intensification écologique de l’agriculture et incitations directes à la conservation en faveur des producteurs ruraux.

La question du cacao est emblématique : c’était au départ une culture sous ombrage, constitutive de systèmes agroforestiers. La mise sur le marché de variétés « plein soleil », souvent plus productives, a fait reculer ces systèmes agroforestiers. Mais cela s’est fait au détriment de la biodiversité, de la durée de vie productive des plantations et les productions sont plus vulnérables aux épisodes de sécheresse qui s’accroissent dans certaines régions avec les changements climatiques.

Vous parlez des “Paiements pour Services Environnementaux” comme une solution à la déforestation. De quoi s’agit-il exactement ? Est-ce que cette approche rencontre vraiment un écho sur le terrain ?

Les Paiements pour Services Environnementaux (PSE) sont un nom qui a été donné à un ensemble de pratiques incitatives visant à rémunérer, de manière conditionnelle, des usagers de l’espace rural pour des pratiques favorables à l’environnement. Ces pratiques peuvent être d’arrêter l’épandage de pesticides, de réaliser des plantations d’arbres ou de haies, ou l’arrêt de l’abattis-brûlis en zone tropicale.En Europe, nous connaissons ce type d’instrument sous la forme des mesures agri-environnementales de la Politique Agricole Commune (PAC). Pour être efficaces, les PSE doivent combiner deux dimensions : des incitations directes à la conservation et un co-investissement dans des pratiques agro-écologiques, afin de préparer l’avenir.

Les PSE s’adressent à des acteurs qui ont des droits fonciers, légaux ou coutumiers, sur les terres qu’ils utilisent. Ce sont des instruments volontaires et contractuels. Le non-respect du contrat entraîne l’arrêt des paiements. L’argent ne constitue qu’une des modalités possibles des incitations : il peut s’agir de biens collectifs (éducation, santé, équipement…). Et apporter aux communautés et aux ménages une certaine sécurité foncière par l’enregistrement de leurs droits et leur mise sur un cadastre peut constituer également une puissante incitation. On peut aussi envisager de créer ou d’utiliser une monnaie complémentaire (ou spécifique) dont la circulation favorisera les échanges locaux et peut favoriser ainsi la cohésion sociale des groupes. Des pays comme le Costa-Rica, le Mexique ou l’Équateur ont des programmes nationaux de PSE, qui connaissent un grand succès auprès des ruraux, même si leur efficacité en matière de lutte contre la déforestation est discutée.

Vous avez été co-auteur d’un rapport en 2014 sur les “initiatives innovantes pour le financement de la biodiversité et l’identification des mécanismes à fort potentiel” *. Qu’entendez-vous par ces initiatives ?

Il s’agissait de recenser et d’analyser les initiatives qui ne relèvent pas des instruments budgétaires classiques et qui peuvent servir à financer des actions en faveur de la biodiversité. Ces initiatives sont généralement des instruments et mécanismes de transfert, s’effectuant soit la base d’engagements volontaires, de dispositifs réglementaires, où à travers différentes formes de fiscalité. Il peut s’agir de la compensation biodiversité (laquelle peut être volontaire ou réglementaire), du mécanisme REDD+, de la certification, des PSE, etc.

Nous avons voulu également à travers ce rapport dissiper quelques illusions sur le potentiel d’un soi-disant « marché des services écosystémiques » : la biodiversité, en tant que système d’interactions entre des gênes, des espèces et des écosystèmes, ne se prête pas à la marchandisation. La plupart des éléments de la biodiversité ne sont pas appropriables et sont donc des biens publics par nature. On doit réfléchir collectivement à la manière d’organiser des transferts pérennes des sphères économiques et financières vers la biodiversité. Et cela concerne également les consommateurs que nous sommes tous : quel prix sommes-nous prêts à payer pour des produits qui préservent la biodiversité ?

En quoi le modèle économique de Forest Finance France et plus particulièrement de Forestera vous intéresse ?

Le financement de la foresterie, activité de long terme, est une question décisive pour le développement durable. Le mirage des financements par les marchés du carbone se dissipant progressivement, on prend conscience que l’association de cultures pérennes et d’arbres forestiers sur les mêmes espaces pour des productions de qualité est susceptible d’apporter des revenus significatifs aux producteurs. L’agroforesterie est une des réponses les plus intelligentes aux dynamiques de déforestation actuelles, là où il est n’est généralement question que de spécialisation et de ségrégation des espaces. Le projet de Forestera pour le développement de systèmes agroforestiers cacaoyers au Pérou va dans le sens de mes convictions quant au potentiel que recèlent les démarches de valorisation conjointe des ressources sur des espaces qui doivent rester largement diversifiés.

Comment peut-on agir pour soutenir la culture du cacao responsable ?

La certification permet à certaines productions responsables de percer sur certains marchés avec des prix rémunérateurs. Mais c’est insuffisant, les prix obtenus n’étant pas toujours à la hauteur des espérances des producteurs. Une stratégie complémentaire consiste à donner un avantage au cacao responsable dès la production, en subventionnant les pratiques agro écologiques. C’est l’objet même des PSE : rémunérer conditionnellement les pratiques afin de soutenir les producteurs responsables et en inciter d’autres à adopter le même type de pratiques. Ainsi, le soutien ne dépendra pas exclusivement de la disposition de quelques consommateurs relativement aisés de payer plus leur chocolat certifié.

Retrouvez Forestera, le nouveau projet péruvien de Forest Finance France sur la plateforme de financement participatif WiSEED.

* « Étude relative aux initiatives innovantes pour le financement de la  biodiversité et l’identification des mécanismes à fort potentiel », février 2014, Auteurs: Judicaël Fétiveau, Alain Karsenty (Cirad), Aurélien Guingand (CDC   Biodiversité) Christian Castellanet (Gret)

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/InitiativesInnov_Biodiv_Rapport_Complet_FR_cle03396f.pdf

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Lenny Martinez
Lenny Martinez

Lenny Martinez travaille depuis février 2014 comme Responsable Projet au sein de ForestFinance France. Il est chargé du développement pour le financement de nouveaux projets agroforestiers basés sur la cacaoculture, du networking et du suivi avec les partenaires. Il met également à profit ses compétences rédactionnelles acquises à Sciences Po pour les activités de communication écrite de la société. Passionné par les langues, l’entrepreneuriat social et l’Amérique latine, il fait le relais auprès des équipes au Panama de ForestFinance.

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